
Institut d’Écohérence · Bilan de campagne Québec 2026 · Article 2/4
Institut d’Écohérence · Bilan de campagne Québec 2026 · Article 2/4
Promesses : le fossé entre l’annonce et l’exécution
On applaudit le décollage, personne ne vérifie l’atterrissage. Trois questions et cinq gestes pour exiger d’une promesse qu’elle arrive à destination.
Un mot de contexte
Une campagne se joue sur des annonces. Un mandat se joue sur ce qu’on en fait.
L’Institut d’Écohérence lit les programmes électoraux avec une grille à trois étages, expliquée dans trois articles :
- les neuf leviers disent où regarder — énergie, mobilité, logement, alimentation, industrie, finance, communs et territoires, démocratie, État de droit. Voir la série sur les neuf leviers ;
- les dix attributs disent comment juger ce qu’on y trouve : diagnostic, verrou, financement, mise en œuvre, indicateurs et cinq autres filtres. Voir la série sur les dix attributs ;
- les cinq capitaux invisibles disent ce qu’on protège, et que le PIB ne voit pas : humain et social, naturel, physique, productif, institutionnel. Voir l’article sur les cinq capitaux.
Cet article touche le deuxième étage, et quatre attributs en particulier : l’ambition, le financement, la mise en œuvre et les indicateurs. Chacun pose une question simple. Veut-on vraiment changer les choses ? Avec quel argent ? Qui exécute, et dans quel délai ? Comment saura-t-on que ça marche ? Les heatmaps par parti et par attribut montrent où chaque parti est fort ou faible.
Chaque attribut a son piège classique. Un diagnostic inexact : plafonner les loyers sans savoir si la crise vient de la pénurie, de la spéculation ou des deux. Un verrou absent : financer la gratuité du transport collectif par une ligne budgétaire annuelle plutôt que par une loi. Une mise en œuvre irréaliste : annoncer mille enseignants de plus en un an alors que les places pour les former n’existent pas.
Une promesse sans plan de vol
Aucun pilote ne décolle sans plan de vol. Une trajectoire — l’ambition —, du carburant — le financement —, un équipage qui sait piloter — la mise en œuvre —, des instruments de bord — les indicateurs. Si un seul manque, l’avion décolle quand même, et c’est là que les ennuis commencent.
Dans la campagne, le carburant est le maillon le plus faible. On promet plus grand qu’on ne chiffre.
Plus c’est flou, plus ça vole haut
Les mesures se divisent en deux familles : celles qui ont un montant, qu’on dit chiffrées, et celles qui sont seulement annoncées. Les secondes sont plus ambitieuses et, de loin, moins financées.
Mécanique, pas malice. Un engagement sans chiffre n’a pas de facture à justifier, alors on peut le faire plus grand. Plus on approche du vote, plus on parle fort et moins on a le temps de calculer. Les annonces de fin de campagne, souvent non chiffrées, tirent la moyenne vers le bas dans presque tous les thèmes.
Autre fait à dire : le gouvernement sortant a un avantage de position. Ses mesures s’appuient sur une administration, des modèles de coûts et une expérience de livraison. Un parti d’opposition n’a pas de ministère pour chiffrer ses promesses.
Chiffré ne veut pas dire fiable
Un engagement non chiffré n’est pas un mensonge. Une mesure chiffrée n’est pas une garantie non plus : elle peut reposer sur des hypothèses trop optimistes. À l’inverse, une mesure annoncée peut être solide dans l’esprit de ses auteurs, sans avoir encore pris forme. La grille mesure la qualité du dossier public, pas la sincérité de ceux qui le portent.
La bonne question n’est donc pas « qui est le plus sérieux ? ». C’est « quelle part de la campagne porte sur des engagements qu’on pourra vérifier dans douze mois ? ».
Pourquoi cet écart compte
Une promesse sans financement ni méthode n’est pas fausse. Elle est invérifiable, et ce qu’on ne peut pas vérifier, on ne peut pas l’exiger. Il en sort trois effets. L’électeur croit à un engagement qu’on ne pourra pas lui demander de tenir, faute d’indicateurs. À budget égal, il vaut mieux annoncer grand que chiffrer juste : la campagne récompense le flou. Et quand les promesses non tenues s’accumulent, la défiance gagne les institutions, pas un parti en particulier.
Le lien avec le premier article saute aux yeux. Les mesures touchant la nature sont rares et peu chiffrées, parce qu’un indicateur d’hectares ou de qualité de l’eau demande un effort que peu de partis ont fait. L’écart promesse-exécution pèse donc plus lourd sur les sujets de long terme, où personne n’a de rendez-vous fixé.
Cinq gestes concrets
Pour les partis et le gouvernement
- Chiffrer avant d’annoncer, même grossièrement. Un montant, une période, une source. Une fourchette honnête vaut mieux qu’un blanc. Mieux encore : financer selon les résultats mesurés — émissions évitées, hospitalisations évitées — plutôt que selon les intrants, ce que propose la mesure « contrats de performance publique ».
- Prévoir une clause de réversibilité sur les grands investissements. Tout investissement public majeur documente son coût de sortie et ses alternatives avant un engagement de plus de vingt ans. On sait à l’avance comment corriger ou arrêter si les indicateurs décrochent.
- Lier les achats publics à des critères mesurables. « 1 $ public = critères de résilience » : chaque dollar dépensé par l’État porte une exigence vérifiable.
Pour les médias et les citoyens
- Poser trois questions à chaque promesse. Combien ? Un montant, une période, une source. Qui paie ? Nouvel impôt, réallocation, dette, ou « on trouvera » ? Qui vérifie, et quand ? Un indicateur publié, un rendez-vous, une personne désignée. Trois réponses, c’est une promesse. Aucune, c’est un souhait. Pour le carnet de presse, la version express : quel problème précis, combien sur combien d’années, qui exécute, quel indicateur publié quand et par qui.
- Se donner trois rendez-vous après le vote, avec une photo de départ pour comparer. Les cent premiers jours : quelles annonces reçoivent un montant, une échéance, un responsable ? Le premier budget : lesquelles y entrent, lesquelles disparaissent sans un mot ? Le bilan de mi-mandat : quelle part a été livrée ?
Le parti qui n’existe pas, et les scientifiques du SAEQ
Pour montrer à quoi ressemble une promesse avec un vrai plan de vol, l’Institut a composé un portefeuille de référence : le parti qui n’existe pas, soixante-douze mesures, chacune avec son budget, son échéancier et ses indicateurs, notées sur les mêmes dix attributs. Le programme écohérent idéal le combine aux meilleures mesures des partis réels.
On y trouve de quoi donner du concret aux gestes ci-dessus : la clause de réversibilité des grands investissements (PX72), la règle « 1 $ public = critères de résilience » (PX48), les contrats de performance publique (PX52), le budget à indicateurs physiques obligatoires (PX70), l’indicateur public de marge énergétique (PX07), le droit citoyen aux données de capacité (PX59) et l’observatoire indépendant Écohérence (PX57).
Le mémoire électoral du Collectif SAEQ — près de soixante-dix scientifiques, 8 septembre 2026 — offre l’exemple d’une promesse vérifiable par construction : des cibles climatiques alignées sur l’Accord de Paris, appuyées par des budgets carbone quinquennaux. On sait à quelle date la promesse est tenue ou ne l’est pas. Voir le mémoire du Collectif.
Les chiffres derrière cet article
Source : Institut d’Écohérence, classeur Québec 2026 (v73), photo du 3 octobre 2026.
| Parti | Mesures | Chiffrées | Ambition | Mise en œuvre | Financement |
|---|---|---|---|---|---|
| CAQ | 57 | 56 % | 2,5 | 2,9 | 2,5 |
| PCQ | 27 | 30 % | 2,5 | 2,4 | 1,9 |
| PLQ | 33 | 45 % | 2,5 | 2,4 | 2,1 |
| PQ | 58 | 29 % | 2,5 | 2,1 | 1,5 |
| QS | 42 | 64 % | 2,8 | 2,2 | 2,4 |
Photo du 3 octobre 2026 : 217 mesures actives des cinq partis, notées de 0 à 5.
- Moyennes : ambition 2,57, mise en œuvre 2,42, financement 2,08.
- 54 % des mesures sont seulement annoncées — 118 sur 217. Leur financement moyen est de 1,6, contre 2,7 pour les chiffrées, mais leur ambition est plus haute — 2,6 contre 2,5.
- Sur les 77 mesures très ambitieuses — note de 3 ou plus —, 34 — 44 % — ont un financement noté 2 ou moins.
- Seules 24 mesures tiennent sur les trois pieds à la fois — 3 ou plus en ambition, financement et mise en œuvre. La moitié viennent du gouvernement sortant.
- Niveau de maturité des plans, sur 7 : de 2,6 à 3,5 selon le parti.
À lire avec prudence : un petit nombre de mesures chiffrées peut refléter un style de campagne ou un manque de moyens d’analyse, pas un manque de sérieux.
Les limites, maintenant. Les notes mesurent la qualité du dossier public, pas la sincérité ni le résultat futur. La mise en œuvre est une estimation dérivée de l’échéancier et de la maturité du plan. Les montants cumulés par parti ne sont pas comparables — certains incluent des enveloppes d’infrastructures de plus de cent milliards —, donc aucun classement n’en est tiré. La notation est préparée avec des outils d’IA, relue et signée par l’Institut.


