Institut d’Écohérence – Bilan de campagne Québec 2026 – Article 4/4
TH7, le fourre-tout : quand une catégorie finit par tout contenir
Un thème de notre grille a fini par accueillir presque la moitié des mesures de la campagne. Un tiroir qui ne ferme plus : comment le ranger, et comment lire nos chiffres en attendant.
Un mot de contexte
Pour lire une campagne, il faut des tiroirs. Dans la grille de l’Institut d’Écohérence, ce sont les neuf leviers.
L’Institut d’Écohérence lit les programmes électoraux avec une grille à deux étages, expliquée dans trois articles :
les neuf leviers disent où regarder (énergie, mobilité, logement, alimentation, industrie, finance, communs et territoires, démocratie, État de droit). Voir la série sur les neuf leviers ;
les dix attributs disent comment juger ce qu’on y trouve : diagnostic, verrou, financement, mise en oeuvre, indicateurs et cinq autres filtres. Voir la série sur les dix attributs ;
les cinq capitaux invisibles disent ce qu’on protège, et que le PIB ne voit pas : humain et social, naturel, physique, productif, institutionnel. Voir l’article sur les cinq capitaux.
Cet article porte sur le septième levier, Communs, territoires et communautés, qu’on abrège TH7. Sa définition publique est précise : il rassemble les risques qui frappent d’abord à l’échelle locale, c’est-à-dire les réseaux d’eau défaillants, les inondations, les incendies et la perte d’écosystèmes. L’idée est de renforcer la capacité des communautés à connaître leurs risques, à les prévenir et à se relever. Le détail de chaque levier est dans nos heatmaps.
Un tiroir qui ne ferme plus
Pendant la campagne, les partis ont multiplié les annonces sociales : soutien à domicile, itinérance, soins de première ligne, garde, culture, organismes communautaires. Faute de thème pour les accueillir, elles ont atterri en TH7. Le mot « communautés » les attirait comme un aimant.
Résultat : un thème conçu pour le vivant et les territoires est devenu, en grande partie, un thème de santé et de services. Les mesures qui touchent vraiment l’eau, les forêts, l’air et les milieux naturels y forment une petite minorité.
Aucun parti n’est en cause. Tous ont tiré leurs annonces vers le social. La campagne a poussé de ce côté, la grille a suivi.
Comment un tiroir devient une armoire
Chaque mesure reçoit un thème principal et, au besoin, des liens vers d’autres thèmes. Or TH7 est le seul tiroir dont le nom est lui-même un fourre-tout : « communs », « territoires », « communautés ». Presque tout ce qui touche des gens, des quartiers ou des services publics peut s’y ranger.
Quand un tiroir contient presque la moitié des vêtements, ce n’est plus un tiroir. C’est une armoire sans étagères.
Pourquoi c’est un problème
Un thème-tiroir dilue. Sa moyenne est un compromis statistique entre des mesures qui n’ont rien en commun : un bon plan forestier et la bonification d’un crédit pour aînés ne se comparent pas, ils n’ont pas le même objet.
Alors, que lit-on dans la note de TH7 ? Si vous y voyez « ce que les partis font pour l’eau et les écosystèmes », vous vous trompez. Si vous y voyez « ce que les partis font pour les communautés », vous avez raison, mais ce n’est plus la question de départ. Et l’eau, enjeu central du levier, y perd sa ligne et son chiffre : elle se noie parmi des dizaines de mesures sans lien.
Ce que cela change pour l’eau
L’eau est l’exemple le plus parlant. Le levier a été pensé pour en faire un enjeu central : réseaux défaillants, capacité des municipalités, protection de la ressource. Dans les faits, les mesures qui la concernent directement forment une poignée, noyée dans un thème où dominent les services de santé. Sans ligne à elle, l’eau n’a pas de chiffre à elle, et personne ne peut dire si l’effort public est à la hauteur du besoin.
Le portefeuille de référence remet l’eau au centre : un plan de mise à niveau des réseaux à l’échelle du déficit documenté, un certificat de capacité avant tout nouveau développement, des compteurs, un BAPE générique. Ces mesures ne forment un ensemble lisible que si le tiroir est bien rangé.
Cinq gestes concrets
Pour l’Institut, et pour toute grille d’analyse
Scinder TH7 à la prochaine révision : un thème « Eau, milieux et territoires » et un thème « Services sociaux et communautés ». Chaque tiroir retrouve un sens, et la couverture se lit sans artefact. C’est une proposition, la décision revient à l’Institut. Elle a un coût : rompre la comparabilité avec les séries déjà publiées, qu’on peut compenser en recalculant les points passés avec la nouvelle structure. Deux autres options existent : garder TH7 en ajoutant un sous-indicateur nature, ou ne rien changer et annoter.
Annoter chaque chiffre TH7 en attendant, en précisant sa composition. C’est le minimum.
Appliquer la règle du tiers : un thème ne devrait pas dépasser un tiers des mesures. Au-delà, il est mal découpé ou cache plusieurs sujets.
Pour le lecteur
Regarder la composition avant la moyenne. Descendre au détail des mesures du catalogue. Le score d’un thème est un résumé, pas un verdict.
Comparer ce qui est comparable. Avant de confronter deux thèmes, regarder combien de mesures chacun contient. Une moyenne sur une poignée de mesures et une moyenne sur une centaine ne pèsent pas pareil.
Le vrai noyau de TH7 : le parti qui n’existe pas et le SAEQ
Que réclame le septième levier ? Il suffit de regarder son noyau d’origine : l’eau, le risque climatique, les milieux naturels. Le portefeuille de « le parti qui n’existe pas » en propose quinze en TH7, dont :
sur l’eau : le Plan Eau 2035 (PX34), la réduction des fuites du réseau (PX38), les compteurs d’eau et la facturation à l’usage (PX39), le certificat de capacité cumulative eau et égouts (PX33), le double réseau d’eau non potable (PX40), le BAPE générique sur l’eau (PX42) ;
sur le risque : le zonage de risque climatique opposable (PX35), la flotte aérienne de lutte contre les feux de forêt (PX46), le plan de préparation sanitaire aux risques climatiques (PX43) ;
sur le vivant : la cible de 30 % d’aires protégées (PX41), l’accès public aux berges (PX45), les chantiers de restauration écologique (PX47) ;
sur la dimension sociale du levier : Communautés autonomes 2035 (PX37), qui finance les réseaux de proximité, le soutien à domicile et les aidants, et le budget de prévention en santé protégé (PX36).
Elles rejoignent deux thématiques du Collectif SAEQ (mémoire du 8 septembre 2026) : la protection des réserves d’eau douce, et l’accompagnement de la société face aux changements climatiques. Voir le mémoire du Collectif et le programme écohérent idéal.
Comment lire les trois autres articles
Ce texte sert aussi de mode d’emploi. Les moyennes par thème sont des moyennes de tiroirs : plus le tiroir est hétérogène, moins sa moyenne dit quelque chose. La note du capital naturel de l’article 1 et l’écart promesse-exécution de l’article 2 sont calculés sur l’ensemble des mesures, pas thème par thème. TH7 y pèse lourd, ce qui tire la moyenne du capital naturel vers le bas sans changer le constat. L’article 3 élargit ensuite la réflexion à la résilience du Québec à l’horizon 2050 et aux plans B à préparer dès maintenant.
Ce rangement ne change d’ailleurs rien aux conclusions des deux premiers articles. Le capital naturel reste bas dans presque tous les autres thèmes, et l’écart promesse-exécution se retrouve partout. TH7 déforme l’échelle, pas la direction.
Une taxonomie est une hypothèse, pas une vérité. Celle-ci a été pensée avant la campagne, la campagne l’a mise à l’épreuve, et TH7 a craqué. Corriger la grille vaut mieux que la défendre. C’est aussi ce qu’on attend des partis : reconnaître ce qui n’a pas marché, ajuster, republier.
Les chiffres derrière cet article
Figure 3 : contenu réel du thème TH7 et note moyenne du capital naturel par groupe de mesures.
Source : Institut d’Écohérence, classeur Québec 2026 (v73), photo du 3 octobre 2026.
Photo du 3 octobre 2026 : 217 mesures actives des cinq partis.
TH7 contient 97 mesures sur 217 (45 %). Même en comptant les liens secondaires, il pèse 122 des 325 liens mesure-thème (38 %).
12 mesures sur 97 (12 %) touchent la nature, l’eau ou l’air. 51 relèvent de la santé, des aînés et de l’itinérance.
Capital naturel : 2,8 sur 5 pour ces 12 mesures, 0,6 pour les 85 autres, 0,88 pour l’ensemble du thème. Sans les seules mesures de santé, la moyenne du thème passerait à 1,37.
La meilleure couverture de TH7 par un parti est passée de 3,23 à 2,68 entre le 4 septembre et le 3 octobre, après l’ajout de 73 mesures : un effet de dilution, pas un recul des partis.
Part des mesures de chaque parti classée en TH7 : de 33 % (PCQ) à 58 % (CAQ).
Les limites, maintenant. Le regroupement par sous-catégories est fait par mots-clés : il est indicatif et peut varier de quelques mesures. Un thème plus petit n’est pas pour autant mieux couvert, il est seulement plus lisible. La notation est préparée avec des outils d’IA, relue et signée par l’Institut.
Cet article est une page de référence : on la mettra à jour quand la grille changera.
Institut d’Écohérence, analyse bénévole, indépendante et non partisane. Source des chiffres : classeur Québec 2026 (v73), photo du 3 octobre 2026, 217 mesures actives des cinq partis. Notation préparée avec des outils d’IA, relue et signée par l’Institut.
Institut d’Écohérence – Bilan de campagne Québec 2026 – Article 3/4
Québec 2050 : préparer sérieusement les plans B
Article de prospective et bibliographie commentée sur la résilience territoriale, les compétences essentielles et la souveraineté fonctionnelle du Québec.
Ce document réunit un article destiné à ouvrir le débat sur la résilience du Québec à l’horizon 2050 et une bibliographie de recherche permettant de vérifier les chiffres, les scénarios et les propositions évoqués. Il part d’un scénario de stress volontairement sévère : un réchauffement mondial de 3 degrés Celsius, une économie mondiale profondément contractée et des catastrophes naturelles beaucoup plus coûteuses. Ce scénario sert à tester les capacités collectives; il ne constitue pas une prévision certaine.
Comment lire les chiffres
Trois niveaux d’information doivent rester distincts. ExxonMobil publie une projection énergétique et une trajectoire d’émissions jusqu’en 2050. Un dirigeant de l’entreprise a indiqué à Bloomberg que cette trajectoire correspondrait à environ 2,5 à 3 degrés Celsius de réchauffement. L’Institute and Faculty of Actuaries et l’Université d’Exeter évaluent, dans un travail séparé, les conséquences systémiques possibles de scénarios climatiques extrêmes.
ExxonMobil ne prévoit donc pas directement une baisse de 50 % du PIB mondial ni plusieurs milliards de décès. Ces chiffres proviennent de scénarios actuariels catastrophiques et conditionnels. Ils décrivent un risque de queue de distribution, dépendant notamment de la vitesse du réchauffement, des points de bascule, de l’adaptation, des conflits et de la capacité des institutions à continuer de fonctionner. Ils doivent être présentés comme une possibilité extrême à prévenir, et non comme une certitude scientifique.
Niveau
Source principale
Ce que la source établit
Projection énergétique
ExxonMobil 2026
Demande énergétique, bouquet énergétique et 30 GtCO2 projetées en 2050.
Interprétation climatique
Déclaration de Prasanna Joshi rapportée par Bloomberg
La trajectoire serait compatible avec environ 2,5 à 3 degrés Celsius de réchauffement.
Conséquences systémiques
IFoA et Université d’Exeter
Scénarios conditionnels de contraction économique, mortalité, déplacements et basculements systémiques.
Québec 2050 : il est temps de préparer sérieusement les plans B
Imaginons le Québec en 2050.
Le réchauffement mondial atteint 3 degrés Celsius. Les événements extrêmes se multiplient : feux de forêt, inondations, canicules, sécheresses, érosion côtière et ruptures logistiques.
Les catastrophes absorbent une part croissante des budgets publics. Certaines infrastructures sont endommagées plus vite qu’on ne parvient à les reconstruire. Les assurances deviennent inabordables dans plusieurs territoires.
Au même moment, le PIB mondial a été divisé par deux.
Le commerce international existe encore, mais il est devenu plus lent, plus cher et moins fiable. Certains produits restent disponibles; d’autres disparaissent pendant plusieurs mois. Des États fragilisés se replient sur leurs besoins essentiels. Les déplacements de populations augmentent. Les tensions géopolitiques s’intensifient.
Ce scénario n’est pas une prévision. C’est un test de résistance.
La vraie question n’est pas de savoir si tout se produira exactement ainsi. Elle est de savoir ce que nous aurons préparé pendant les vingt-cinq années précédentes si une partie de ce scénario se réalise.
Une société ne construit pas sa résilience au moment où la crise commence. Elle la construit lorsque tout fonctionne encore.
Le problème dépasse le climat
Nous abordons encore trop souvent la résilience comme un sujet environnemental : renforcer une digue, planter des arbres, climatiser une résidence pour aînés ou préparer un plan d’évacuation.
Tout cela est indispensable, mais insuffisant. Dans un monde simultanément plus chaud, plus instable et plus pauvre, les crises ne se présenteront pas séparément.
Une inondation pourra interrompre une route stratégique. Cette interruption retardera la livraison de pièces nécessaires à une station de traitement de l’eau. Une panne numérique compliquera les paiements et la distribution alimentaire. Une autre catastrophe, survenue ailleurs, empêchera l’arrivée des équipements de remplacement.
Le risque majeur réside dans ces enchaînements. Il faut penser la capacité de toute une société à continuer de fonctionner en mode dégradé, et pas seulement la résistance d’une infrastructure prise isolément.
Le Québec devrait donc se doter d’une architecture publique de continuité comportant trois régimes : un fonctionnement normal fondé sur l’économie classique; un fonctionnement dégradé lorsque les pénuries et interruptions deviennent fréquentes; et un fonctionnement de continuité vitale lorsque les ressources doivent temporairement être affectées en priorité aux besoins essentiels.
Première priorité Définir ce qui doit continuer
Avant de parler de stocks, d’usines ou de monnaie alternative, nous devons répondre à une question simple : quelles fonctions devons-nous garantir à chaque personne, dans chaque région, même pendant une crise majeure ?
L’eau potable, évidemment. Mais aussi l’alimentation, l’énergie, les soins, le logement, les télécommunications, la sécurité, le transport minimal, l’assainissement, le chauffage, l’information fiable et la continuité des institutions.
Ces besoins doivent être traduits en seuils concrets :
combien de litres d’eau par personne et par jour;
quelle quantité minimale de calories;
quelle puissance électrique doit rester disponible;
combien de jours de médicaments critiques doivent être sécurisés;
combien de temps une région peut rester isolée;
quelles communications doivent fonctionner sans Internet;
quelles infrastructures doivent être rétablies en 24 heures, en trois jours ou en deux semaines.
Dans une crise profonde, les dollars ne suffisent plus pour mesurer la capacité réelle. Il faut compter en litres, tonnes, mégawatts, hectares productifs, jours de stocks, lits disponibles, kilomètres accessibles et heures de travail qualifié.
Le Québec devrait établir une matrice de ses fonctions vitales, région par région, puis mesurer pour chacune la dépendance aux importations, la capacité locale, la durée maximale d’interruption acceptable, les solutions de remplacement, les compétences requises et les investissements nécessaires.
Deuxième priorité Préserver les compétences essentielles
Une pompe ne se répare pas toute seule. Un réseau électrique ne redémarre pas grâce à une application. Une usine ne se reconvertit pas sans mécaniciens, automaticiens, soudeurs, opérateurs et ingénieurs.
Nous avons longtemps sous-estimé la valeur stratégique des compétences pratiques. Dans une économie fluide et mondialisée, il semblait toujours possible d’acheter une pièce, de faire venir un expert ou de sous-traiter ailleurs. Cette certitude pourrait disparaître.
Le Québec devrait constituer une réserve civile de compétences essentielles. Il ne s’agirait ni d’une conscription ni d’une militarisation de la société, mais d’un réseau volontaire, formé et mobilisable en cas de disruption majeure.
les métiers de l’eau et de l’énergie;
les mécaniciens, machinistes, soudeurs et électriciens;
les agriculteurs, transformateurs et logisticiens;
les professionnels de santé;
les opérateurs d’équipements;
les spécialistes des télécommunications et de la cybersécurité;
les conducteurs et équipes de déneigement;
les intervenants communautaires et psychosociaux.
Chaque volontaire pourrait posséder une compétence principale, une compétence de secours, un territoire d’intervention et une formation périodiquement renouvelée.
Cela suppose également de remettre les savoir-faire pratiques au coeur de l’éducation : premiers secours, réparation, production alimentaire, gestion de l’eau, coopération, orientation, communications hors ligne et organisation collective. La résilience dépend autant d’une culture et de compétences partagées que des équipements.
Troisième priorité Produire l’essentiel sans rechercher l’autarcie
Le Québec ne pourra jamais tout produire, et il n’aurait aucun intérêt à essayer. L’objectif est la souveraineté fonctionnelle : préserver les fonctions essentielles lorsque les chaînes mondiales deviennent intermittentes.
Chaque produit critique devrait être classé dans l’une des catégories suivantes :
ce que nous devons pouvoir produire au Québec;
ce que nous pourrions produire après conversion d’installations existantes;
ce que nous devons importer de plusieurs sources et stocker;
ce que nous pouvons remplacer par une solution locale plus simple.
Les priorités ne seraient pas nécessairement les produits les plus visibles. Il faudrait sécuriser les semences, certains médicaments, les consommables médicaux, les produits de traitement de l’eau, les câbles, moteurs, pompes, roulements, transformateurs, équipements de télécommunication et pièces indispensables à l’agriculture, à l’énergie et au transport.
Il serait toutefois absurde d’accumuler vingt-cinq années de stocks. La véritable réserve stratégique est constituée de machines, de plans, de logiciels, de recettes, de moules, de certifications, de pièces standards et de personnes capables de les utiliser. Une ligne de production convertible vaut parfois davantage qu’un entrepôt rempli de produits qui finiront par expirer.
Quatrième priorité Décider démocratiquement avant la crise
Une crise grave impose des arbitrages. Qui reçoit l’énergie en premier ? Quels territoires faut-il protéger ? À partir de quand faut-il relocaliser une population ? Quels produits doivent être rationnés ? Quel niveau d’inégalité peut-on encore accepter lorsque les ressources diminuent ?
Si nous attendons la catastrophe pour débattre de ces questions, les décisions seront prises dans l’urgence, sous la peur et probablement dans la confrontation.
Le Québec devrait créer une Assemblée citoyenne permanente de prospective et de résilience. Elle réunirait des citoyens tirés au sort, renouvelés régulièrement, et travaillerait avec des scientifiques, des municipalités, des représentants autochtones, des entreprises, des syndicats et des organismes communautaires.
Sa mission ne serait pas de remplacer le Parlement, mais de préparer une boussole collective portant sur les besoins universels, le partage des efforts, les droits qui ne peuvent être suspendus, les règles temporaires de rationnement, les critères de relocalisation, les mécanismes de contrôle démocratique et les conditions de retour au fonctionnement normal.
Une société résiliente ne supprime pas les décisions difficiles. Elle établit à froid les règles selon lesquelles elles seront prises.
Cinquième priorité Protéger nos choix sans fermer la société
Un monde déstabilisé augmentera les pressions migratoires, économiques, informationnelles et géopolitiques.
Le Québec ne contrôle ni les frontières internationales ni la défense nationale. Il peut toutefois renforcer ce qui le rend difficile à déstabiliser : son énergie, son alimentation, ses infrastructures, ses institutions, ses données et sa cohésion sociale.
La meilleure protection contre une puissance hostile n’est pas seulement militaire. C’est aussi une société qui peut continuer de s’alimenter, de communiquer, de se gouverner et de maintenir la confiance malgré une attaque numérique, une campagne de désinformation ou une rupture commerciale.
La question migratoire doit être préparée sans naïveté et sans déshumanisation. Il faut construire plusieurs scénarios d’arrivées et mesurer honnêtement la capacité d’accueil : logements, écoles, eau, soins, transports, emplois et accompagnement linguistique.
Il faut également anticiper les déplacements internes. Certaines populations québécoises pourraient devoir quitter des zones frappées par l’érosion, les feux, les inondations répétées ou le dégel du pergélisol.
Le choix n’est pas entre accueillir sans limites et fermer toutes les portes. Il est entre une organisation anticipée, juste et transparente et une gestion improvisée qui nourrira les tensions.
Sixième priorité Faire cohabiter plusieurs économies
Si l’économie mondiale ralentit brutalement, l’économie classique ne disparaîtra pas. Mais elle pourrait ne plus parvenir à mobiliser toutes les ressources nécessaires. Nous devons envisager trois couches économiques complémentaires.
La première resterait l’économie monétaire classique : dollar canadien, entreprises, salaires, marchés, commerce et fiscalité.
La deuxième serait une économie régionale de résilience. Elle permettrait de reconnaître et de mobiliser des activités indispensables mais mal valorisées par le marché : entretien des écosystèmes, prévention, réparation, entraide, production communautaire, formation et constitution de capacités de secours.
C’est dans cette couche que pourraient être expérimentées des unités régionales de temps ou de contribution, les URT, sans prétendre remplacer le dollar ni contourner les obligations légales et fiscales.
La troisième couche serait réservée aux crises graves : rationnement, droits d’accès, priorité donnée aux services essentiels, affectation temporaire de certaines ressources et encadrement exceptionnel de produits critiques. Cette économie d’urgence devrait être préparée juridiquement, déclenchée selon des critères publics, contrôlée démocratiquement et limitée dans le temps.
La Contribution Économique Vivante, ou CEV, aurait une fonction différente : mesurer l’évolution de nos cinq capitaux naturel, physique, productif, humain et social, et institutionnel. La CEV établirait l’état du patrimoine collectif. Les URT faciliteraient certaines contributions et certains échanges. Le dollar continuerait de porter l’économie conventionnelle, tandis que les mécanismes d’exception protégeraient temporairement les besoins vitaux.
Comment commencer maintenant
Les deux premières années devraient être consacrées à comprendre, décider et expérimenter. Il faudrait :
construire plusieurs scénarios de rupture;
identifier les 50 à 100 fonctions vitales du Québec;
cartographier les dépendances régionales;
évaluer l’état des cinq capitaux;
sélectionner quelques territoires pilotes;
créer la gouvernance citoyenne;
organiser un premier exercice grandeur nature.
Imaginons un exercice de trente jours combinant une baisse de 70 % des importations, une panne numérique majeure et une catastrophe climatique.
Que se passerait-il vraiment ? Quels stocks disparaîtraient en premier ? Quelles entreprises pourraient se convertir ? Quels professionnels manqueraient ? Comment paierions-nous ? Comment informerions-nous la population ? Qui prendrait les décisions ?
Mieux vaut découvrir aujourd’hui les réponses inconfortables.
Entre 2030 et 2035, le Québec pourrait constituer ses capacités minimales régionales, renforcer ses infrastructures et intégrer la résilience aux achats publics. Entre 2035 et 2045, il faudrait multiplier les exercices, tester plusieurs catastrophes simultanées et commencer les relocalisations préventives. À l’approche de 2050, certaines composantes du fonctionnement dégradé pourraient être activées progressivement, avant que les ruptures ne les imposent brutalement.
Le meilleur plan B améliore déjà le plan A
Préparer un Québec capable de traverser les crises ne signifie pas renoncer au progrès ou annoncer l’effondrement. Cela signifie investir dans des solutions utiles dans tous les scénarios.
Une alimentation plus locale améliore la santé et réduit les dépendances. Des bâtiments sobres diminuent les factures et résistent mieux aux pannes. Des milieux humides protégés réduisent les inondations et restaurent la biodiversité. La réparation crée des emplois et diminue les déchets. Des citoyens formés renforcent la communauté, même sans catastrophe. Des institutions transparentes améliorent la confiance, même en période normale.
Le gouvernement du Québec, en s’appuyant notamment sur les travaux de l’Institut climatique du Canada, indique qu’un dollar investi dans l’adaptation peut produire de 13 à 15 dollars d’économies et de bénéfices à long terme.
La résilience est un investissement dans notre capacité à rester libres, solidaires et fonctionnels. La CEV peut mesurer ce que nous devons préserver. La boussole citoyenne peut définir ce que nous voulons devenir. Les territoires peuvent construire les capacités concrètes. Les plans B peuvent alors devenir une politique de continuité à long terme.
2050 paraît encore loin. Mais pour former une génération, transformer des infrastructures, restaurer des écosystèmes et relocaliser des capacités industrielles, vingt-cinq ans, c’est demain.
La question n’est plus de prédire exactement le monde de 2050. Elle est de choisir entre le subir et commencer dès maintenant à nous donner les moyens d’y préserver notre avenir.
Bibliographie de recherche commentée – 25 références
Bibliographie de recherche
Les références sont regroupées selon leur fonction dans le raisonnement. Les adresses sont affichées en toutes lettres afin de faciliter leur réutilisation, leur vérification et leur archivage.
Publication de l’Institut d’Écohérence
1. Institut d’Écohérence. (20 septembre 2026). Mobilisons-nous Voilà exactement pourquoi nous appelons chacun à pousser nos institutions à faire mieux
La page consacrée aux émissions compare 30 GtCO2 projetées par ExxonMobil en 2050 à environ 11 GtCO2 dans la moyenne des scénarios C3 du GIEC restant probablement sous 2 degrés Celsius.
5. ExxonMobil. (2026). CO2 emissions projected to fall 20 percent by 2050 but more progress is needed
La dépêche rapporte les propos de Prasanna Joshi selon lesquels la trajectoire correspondrait à 2,5 à 3 degrés Celsius. Elle documente aussi la révision à la baisse des projections de captage du carbone et d’hydrogène. Ces formulations ne figurent pas avec la même précision dans la synthèse officielle.
Solvabilité planétaire et risques économiques
7. Institute and Faculty of Actuaries et University of Exeter. (2025). Planetary Solvency Finding Our Balance with Nature
Page institutionnelle présentant le rapport, le tableau de bord et les documents complémentaires.
8. Institute and Faculty of Actuaries et University of Exeter. (2025). Planetary Solvency Finding Our Balance with Nature Global Risk Management for Human Prosperity
Rapport complet. La contraction de 50 % du PIB est un scénario de risque climatique et naturel extrême situé principalement entre 2070 et 2090, non une prévision directe d’ExxonMobil.
9. Institute and Faculty of Actuaries. (2026). Planetary Solvency Tipping into the Wild Unknown
Mise à jour consacrée aux basculements climatiques et aux risques systémiques. Les niveaux de mortalité évoqués sont des estimations conditionnelles de scénarios extrêmes, fortement dépendantes des hypothèses.
10. Global Tipping Points Initiative. (2025 à 2026). Planetary Solvency Risk Dashboard
Communiqué institutionnel confirmant le risque de contraction économique, de déplacements, de conflits et de mortalité massive dans les scénarios catastrophiques étudiés.
12. University of Exeter. (16 janvier 2025). Current climate policies risk catastrophic societal and economic impacts
Présentation des travaux par l’Université d’Exeter et commentaire de Tim Lenton sur les points de bascule et les limites des modèles économiques classiques.
Références scientifiques utilisées dans le rapprochement
Synthèse scientifique sur les niveaux de réchauffement, les événements extrêmes, les risques composés, les limites de l’adaptation et les impacts humains.
14. International Institute for Applied Systems Analysis. (2022 à 2026). AR6 Scenario Explorer and Database
Cadre national d’adaptation, de réduction des risques et de renforcement de la résilience.
25. Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. (consulté en septembre 2026). No Escape On the Frontlines of Climate Change Conflict and Forced Displacement
Documente les interactions entre dérèglement climatique, conflits, vulnérabilités et déplacements forcés.
Formulation recommandée pour les publications
Le scénario énergétique 2026 d’ExxonMobil projette encore 30 GtCO2 d’émissions énergétiques en 2050, soit près de trois fois le niveau moyen associé par le GIEC aux trajectoires restant probablement sous 2 degrés Celsius. Un dirigeant d’ExxonMobil estime que cette trajectoire correspond à un réchauffement de 2,5 à 3 degrés Celsius. Mise en regard de la matrice de risques de l’Institute and Faculty of Actuaries et de l’Université d’Exeter, une telle trajectoire expose l’économie mondiale à des risques extrêmes de contraction, de déstabilisation sociale et de basculements systémiques. Les chiffres de 50 % de PIB et de plusieurs milliards de décès décrivent toutefois des scénarios catastrophiques conditionnels, et non une prévision certaine.
Institut d’Écohérence · Bilan de campagne Québec 2026 · Article 2/4
Promesses : le fossé entre l’annonce et l’exécution
On applaudit le décollage, personne ne vérifie l’atterrissage. Trois questions et cinq gestes pour exiger d’une promesse qu’elle arrive à destination.
Un mot de contexte
Une campagne se joue sur des annonces. Un mandat se joue sur ce qu’on en fait.
L’Institut d’Écohérence lit les programmes électoraux avec une grille à trois étages, expliquée dans trois articles :
les neuf leviers disent où regarder — énergie, mobilité, logement, alimentation, industrie, finance, communs et territoires, démocratie, État de droit. Voir la série sur les neuf leviers ;
les dix attributs disent comment juger ce qu’on y trouve : diagnostic, verrou, financement, mise en œuvre, indicateurs et cinq autres filtres. Voir la série sur les dix attributs ;
les cinq capitaux invisibles disent ce qu’on protège, et que le PIB ne voit pas : humain et social, naturel, physique, productif, institutionnel. Voir l’article sur les cinq capitaux.
Cet article touche le deuxième étage, et quatre attributs en particulier : l’ambition, le financement, la mise en œuvre et les indicateurs. Chacun pose une question simple. Veut-on vraiment changer les choses ? Avec quel argent ? Qui exécute, et dans quel délai ? Comment saura-t-on que ça marche ? Les heatmaps par parti et par attribut montrent où chaque parti est fort ou faible.
Chaque attribut a son piège classique. Un diagnostic inexact : plafonner les loyers sans savoir si la crise vient de la pénurie, de la spéculation ou des deux. Un verrou absent : financer la gratuité du transport collectif par une ligne budgétaire annuelle plutôt que par une loi. Une mise en œuvre irréaliste : annoncer mille enseignants de plus en un an alors que les places pour les former n’existent pas.
Une promesse sans plan de vol
Aucun pilote ne décolle sans plan de vol. Une trajectoire — l’ambition —, du carburant — le financement —, un équipage qui sait piloter — la mise en œuvre —, des instruments de bord — les indicateurs. Si un seul manque, l’avion décolle quand même, et c’est là que les ennuis commencent.
Dans la campagne, le carburant est le maillon le plus faible. On promet plus grand qu’on ne chiffre.
Plus c’est flou, plus ça vole haut
Les mesures se divisent en deux familles : celles qui ont un montant, qu’on dit chiffrées, et celles qui sont seulement annoncées. Les secondes sont plus ambitieuses et, de loin, moins financées.
Mécanique, pas malice. Un engagement sans chiffre n’a pas de facture à justifier, alors on peut le faire plus grand. Plus on approche du vote, plus on parle fort et moins on a le temps de calculer. Les annonces de fin de campagne, souvent non chiffrées, tirent la moyenne vers le bas dans presque tous les thèmes.
Autre fait à dire : le gouvernement sortant a un avantage de position. Ses mesures s’appuient sur une administration, des modèles de coûts et une expérience de livraison. Un parti d’opposition n’a pas de ministère pour chiffrer ses promesses.
Chiffré ne veut pas dire fiable
Un engagement non chiffré n’est pas un mensonge. Une mesure chiffrée n’est pas une garantie non plus : elle peut reposer sur des hypothèses trop optimistes. À l’inverse, une mesure annoncée peut être solide dans l’esprit de ses auteurs, sans avoir encore pris forme. La grille mesure la qualité du dossier public, pas la sincérité de ceux qui le portent.
La bonne question n’est donc pas « qui est le plus sérieux ? ». C’est « quelle part de la campagne porte sur des engagements qu’on pourra vérifier dans douze mois ? ».
Pourquoi cet écart compte
Une promesse sans financement ni méthode n’est pas fausse. Elle est invérifiable, et ce qu’on ne peut pas vérifier, on ne peut pas l’exiger. Il en sort trois effets. L’électeur croit à un engagement qu’on ne pourra pas lui demander de tenir, faute d’indicateurs. À budget égal, il vaut mieux annoncer grand que chiffrer juste : la campagne récompense le flou. Et quand les promesses non tenues s’accumulent, la défiance gagne les institutions, pas un parti en particulier.
Le lien avec le premier article saute aux yeux. Les mesures touchant la nature sont rares et peu chiffrées, parce qu’un indicateur d’hectares ou de qualité de l’eau demande un effort que peu de partis ont fait. L’écart promesse-exécution pèse donc plus lourd sur les sujets de long terme, où personne n’a de rendez-vous fixé.
Cinq gestes concrets
Pour les partis et le gouvernement
Chiffrer avant d’annoncer, même grossièrement. Un montant, une période, une source. Une fourchette honnête vaut mieux qu’un blanc. Mieux encore : financer selon les résultats mesurés — émissions évitées, hospitalisations évitées — plutôt que selon les intrants, ce que propose la mesure « contrats de performance publique ».
Prévoir une clause de réversibilité sur les grands investissements. Tout investissement public majeur documente son coût de sortie et ses alternatives avant un engagement de plus de vingt ans. On sait à l’avance comment corriger ou arrêter si les indicateurs décrochent.
Lier les achats publics à des critères mesurables. « 1 $ public = critères de résilience » : chaque dollar dépensé par l’État porte une exigence vérifiable.
Pour les médias et les citoyens
Poser trois questions à chaque promesse. Combien ? Un montant, une période, une source. Qui paie ? Nouvel impôt, réallocation, dette, ou « on trouvera » ? Qui vérifie, et quand ? Un indicateur publié, un rendez-vous, une personne désignée. Trois réponses, c’est une promesse. Aucune, c’est un souhait. Pour le carnet de presse, la version express : quel problème précis, combien sur combien d’années, qui exécute, quel indicateur publié quand et par qui.
Se donner trois rendez-vous après le vote, avec une photo de départ pour comparer. Les cent premiers jours : quelles annonces reçoivent un montant, une échéance, un responsable ? Le premier budget : lesquelles y entrent, lesquelles disparaissent sans un mot ? Le bilan de mi-mandat : quelle part a été livrée ?
Le parti qui n’existe pas, et les scientifiques du SAEQ
Pour montrer à quoi ressemble une promesse avec un vrai plan de vol, l’Institut a composé un portefeuille de référence : le parti qui n’existe pas, soixante-douze mesures, chacune avec son budget, son échéancier et ses indicateurs, notées sur les mêmes dix attributs. Le programme écohérent idéal le combine aux meilleures mesures des partis réels.
On y trouve de quoi donner du concret aux gestes ci-dessus : la clause de réversibilité des grands investissements (PX72), la règle « 1 $ public = critères de résilience » (PX48), les contrats de performance publique (PX52), le budget à indicateurs physiques obligatoires (PX70), l’indicateur public de marge énergétique (PX07), le droit citoyen aux données de capacité (PX59) et l’observatoire indépendant Écohérence (PX57).
Le mémoire électoral du Collectif SAEQ — près de soixante-dix scientifiques, 8 septembre 2026 — offre l’exemple d’une promesse vérifiable par construction : des cibles climatiques alignées sur l’Accord de Paris, appuyées par des budgets carbone quinquennaux. On sait à quelle date la promesse est tenue ou ne l’est pas. Voir le mémoire du Collectif.
Les chiffres derrière cet article
Figure 2 : ambition, mise en œuvre et financement par parti, et part de mesures chiffrées — notes sur 5.
Source : Institut d’Écohérence, classeur Québec 2026 (v73), photo du 3 octobre 2026.
Parti
Mesures
Chiffrées
Ambition
Mise en œuvre
Financement
CAQ
57
56 %
2,5
2,9
2,5
PCQ
27
30 %
2,5
2,4
1,9
PLQ
33
45 %
2,5
2,4
2,1
PQ
58
29 %
2,5
2,1
1,5
QS
42
64 %
2,8
2,2
2,4
Photo du 3 octobre 2026 : 217 mesures actives des cinq partis, notées de 0 à 5.
Moyennes : ambition 2,57, mise en œuvre 2,42, financement 2,08.
54 % des mesures sont seulement annoncées — 118 sur 217. Leur financement moyen est de 1,6, contre 2,7 pour les chiffrées, mais leur ambition est plus haute — 2,6 contre 2,5.
Sur les 77 mesures très ambitieuses — note de 3 ou plus —, 34 — 44 % — ont un financement noté 2 ou moins.
Seules 24 mesures tiennent sur les trois pieds à la fois — 3 ou plus en ambition, financement et mise en œuvre. La moitié viennent du gouvernement sortant.
Niveau de maturité des plans, sur 7 : de 2,6 à 3,5 selon le parti.
À lire avec prudence : un petit nombre de mesures chiffrées peut refléter un style de campagne ou un manque de moyens d’analyse, pas un manque de sérieux.
Les limites, maintenant. Les notes mesurent la qualité du dossier public, pas la sincérité ni le résultat futur. La mise en œuvre est une estimation dérivée de l’échéancier et de la maturité du plan. Les montants cumulés par parti ne sont pas comparables — certains incluent des enveloppes d’infrastructures de plus de cent milliards —, donc aucun classement n’en est tiré. La notation est préparée avec des outils d’IA, relue et signée par l’Institut.
Institut d’Écohérence · Bilan de campagne Québec 2026 · Article 1/4
Capital naturel : le grand oublié de la campagne
Il manque un cadran au tableau de bord du futur gouvernement : celui de la nature. Voici comment l’y remettre.
Un mot de contexte
La campagne est derrière nous. Restent les programmes, les promesses, et une question : qu’est-ce que le prochain mandat protégera vraiment ?
L’Institut d’Écohérence lit les programmes électoraux avec une grille à trois étages, expliquée dans trois articles :
les neuf leviers disent où regarder — énergie, mobilité, logement, alimentation, industrie, finance, communs et territoires, démocratie, État de droit. Voir la série sur les neuf leviers ;
les dix attributs disent comment juger ce qu’on y trouve : diagnostic, verrou, financement, mise en œuvre, indicateurs et cinq autres filtres. Voir la série sur les dix attributs ;
les cinq capitaux invisibles disent ce qu’on protège, et que le PIB ne voit pas : humain et social, naturel, physique, productif, institutionnel. Voir l’article sur les cinq capitaux.
Cet article touche le troisième étage, et un seul capital : le naturel. Les cartes détaillées sont dans nos heatmaps leviers et attributs, et chaque mesure notée se retrouve dans le catalogue des mesures.
Le cadran qui manque
Imaginez un pilote devant son tableau de bord. Altitude, vitesse, carburant, cap : tout est là, tout est surveillé. Maintenant, imaginez qu’aucun cadran ne mesure l’air dans lequel l’avion vole. Absurde ? C’est pourtant ce que font la plupart des programmes électoraux avec la nature.
L’eau qu’on boit, les sols qui nourrissent, les forêts qui retiennent la pluie, l’air qu’on respire : l’économie n’en produit aucun. Elle les utilise, souvent comme s’ils étaient gratuits et illimités. Et tout tient sur une enveloppe mince, environ 20 cm de sol fertile, 200 m d’océan éclairé et 20 km d’air. C’est notre enveloppe de vie.
Notre enveloppe de vie. Illustration de l’Institut d’Écohérence.
Quand on passe les programmes des cinq partis à la grille des cinq capitaux, le capital naturel arrive loin derrière tous les autres. Presque aucune mesure n’a la nature pour objet. Elle entre par ricochet : un transport collectif qui évite de la pollution, un régime forestier, la seconde main. Aucun parti n’y échappe. Ce n’est pas un problème de camp, c’est un angle mort de campagne.
Pourquoi la nature se perd en route
Voici notre lecture, qui reste une hypothèse. D’abord, la nature se promet mal. Une place en garderie se compte. Un milieu humide protégé se mesure en hectares, sur des décennies, avec des indicateurs que peu de partis publient. Ensuite, on l’a rangée dans une case : « Environnement » a son plan et son chapitre, pendant que le transport, le logement, l’agriculture et l’industrie se décident sans test nature. Enfin, elle n’a personne dans la salle. Les aînés votent. Les écosystèmes, non. Les générations suivantes non plus.
Pas de complot là-dedans. Une campagne dure quelques semaines, et la nature travaille en décennies.
Une dette qu’on ne voit pas
Notre article sur les cinq capitaux le dit sans détour : une agriculture qui épuise ses sols pour gagner du rendement ne crée pas de richesse, elle transforme du capital naturel en revenu courant. Même chose pour la municipalité qui construit en zone inondable ou détruit les milieux humides qui absorbaient la pluie. Aucune facture n’arrive. La dette existe quand même.
Le comble, c’est que le PIB compte parfois la réparation comme de la croissance. Reconstruire après une inondation, c’est de l’activité. Une campagne muette sur l’eau, les sols et les milieux naturels peut donc passer pour « économiquement sage » et laisser derrière elle un passif considérable.
À quoi ressemble une bonne mesure
Les mesures qui sortent du lot dans nos notes ont toutes la même allure : un objet précis, une cible chiffrée, des comptes à rendre. Restaurer des bandes riveraines avec un objectif de kilomètres restaurés et un accompagnement des agriculteurs. Faire décaisser vite les fonds de compensation des milieux humides vers des chantiers concrets, avec une cible annuelle de superficie. Garantir l’accès public aux berges avec un nombre de kilomètres de rives rendues accessibles.
Un verbe, un chiffre, une date, un responsable. Sans ces quatre éléments, une mesure nature reste un vœu.
Six gestes concrets
Pour le gouvernement et les élus
Un test nature sur chaque mesure, avant l’annonce. Elle renforce, ignore ou affaiblit le capital naturel : une ligne dans le dossier. Le « Test Écohérence obligatoire » du parti qui n’existe pas — voir plus bas — va plus loin : toute décision publique majeure documente ses dépendances, ses verrous, ses trajectoires à 2, 5 et 10 ans et ses effets sur les cinq capitaux avant d’être adoptée.
Un budget à indicateurs physiques. Hectares protégés, kilowattheures, mètres cubes d’eau, tonnes de matières, à côté des dollars. Sans chiffre physique, pas de reddition de comptes.
Des cibles de territoire inscrites dans la loi : 30 % d’aires protégées d’ici 2030, des corridors écologiques, la restauration des bandes riveraines en milieu agricole.
Pour les municipalités et les régions
Cartographier avant de bâtir. Zones inondables, milieux humides, nappes : savoir ce qu’on a avant de décider où construire. Deux outils existent déjà dans le portefeuille de référence : une carte de risque climatique opposable qui contraint l’urbanisme et un certificat de capacité des réseaux d’eau avant toute nouvelle autorisation.
Pour les médias et les citoyens
Poser la question en conférence de presse : « Cette mesure renforce-t-elle ou consomme-t-elle le capital naturel ? » Trois secondes, une réponse.
Suivre un observatoire indépendant, avec un tableau de bord public des cinq capitaux mis à jour chaque année, pour savoir où l’on en est avant le prochain scrutin.
Après le vote : trois rendez-vous
Le capital naturel n’a pas besoin d’un grand plan de plus. Il lui faut des rendez-vous.
Pendant les cent premiers jours, un porteur du capital naturel au sein du gouvernement, avec un mandat transversal : regarder chaque mesure des autres ministères. Au premier budget, les indicateurs physiques publiés à côté des montants. Même incomplet, le premier tableau change la conversation. À mi-mandat, un bilan de l’évolution des cinq capitaux, pas seulement du PIB.
Ce qui est déjà en route
Rien de tout cela n’est sorti de nulle part. La richesse nationale de l’Institut de la statistique du Québec et les indicateurs du G15+ vont déjà dans ce sens. La comptabilité élargie de la valeur, que l’Institut d’Écohérence expérimente, cherche à rendre visible l’arbitrage entre capitaux sans remplacer les comptes financiers, et sans transformer la nature en actif qu’on revend. Un capital invisible devrait rester, idéalement, sous la gouvernance des populations locales.
Le parti qui n’existe pas, et les scientifiques du SAEQ
Pour ne pas rester dans la critique, l’Institut a composé un portefeuille de référence, « le parti qui n’existe pas » : soixante-douze mesures notées sur les mêmes dix attributs, conçues pour combler les angles morts des programmes réels. Il alimente le programme écohérent idéal.
Côté nature, on y trouve la cible de 30 % d’aires protégées d’ici 2030 (PX41), les corridors écologiques et l’agriculture régénératrice (PX67), la restauration des bandes riveraines (PX68), le Plan Eau 2035 (PX34), le BAPE générique sur l’eau (PX42), le budget à indicateurs physiques obligatoires (PX70) et l’observatoire indépendant Écohérence (PX57).
Ces mesures rejoignent les demandes du Collectif de scientifiques pour l’action environnementale du Québec (SAEQ), dont le mémoire électoral du 8 septembre 2026 réunit près de soixante-dix scientifiques. Deux de ses six thématiques touchent notre sujet : la protection de la biodiversité et des milieux naturels, et celle des réserves d’eau douce. Le mémoire du Collectif est public, et notre comparatif le confronte aux mesures des partis.
Les chiffres derrière cet article
Figure 1 : note moyenne du capital naturel comparée aux quatre autres capitaux — 217 mesures actives, notes sur 5.
Source : Institut d’Écohérence, classeur Québec 2026 (v73), photo du 3 octobre 2026.
Photo du 3 octobre 2026 : 217 mesures actives des cinq partis, notées de 0 à 5 selon la même grille.
Le capital naturel obtient 0,92 sur 5 en moyenne, la note la plus basse des cinq capitaux — humain et social 2,72, institutionnel 2,29, productif 1,94, physique 1,63.
73 mesures sur 217 — 34 % — obtiennent zéro. Seules 18 — 8 % — obtiennent 3 ou plus, et 167 — 77 % — obtiennent 1 ou moins.
Par thème : alimentation et agriculture 1,5, communs et territoires 0,88, État de droit 0,10. Seule l’énergie se détache, à 2,2, sur 6 mesures.
Par parti : de 0,69 à 1,13. Aucun ne dépasse 1,13.
Pour atteindre 2 sur 5, il faudrait environ 59 mesures de plus qui passent de 0 à 4.
Les limites, maintenant. Ces notes mesurent des engagements publics, pas des résultats. Un 0 veut dire « effet non identifiable dans le texte », pas « effet négatif ». Une moyenne pèse plus lourd là où il y a plus de mesures, c’est-à-dire du côté du social. La notation est préparée avec des outils d’IA, relue et signée par l’Institut.
Nous jugeons encore largement la réussite d’une société à partir de ce qu’elle produit et consomme chaque année. Le produit intérieur brut mesure ces flux économiques. Il comptabilise les biens et services échangés, mais dit très peu de choses sur l’état des fondations qui permettent à cette activité de continuer.
Une économie peut afficher de la croissance tout en épuisant ses travailleurs, en dégradant ses sols, en laissant vieillir ses infrastructures, en perdant ses savoir-faire ou en affaiblissant ses institutions. Le cercle vicieux c’est que le PIB augmente parfois précisément parce qu’il faut réparer les dégâts : reconstruire après une inondation, traiter davantage de maladies évitables ou remplacer prématurément des équipements mal entretenus.
Pour évaluer une politique publique sérieusement, il faut donc regarder au-delà des flux monétaires et examiner l’évolution de cinq capitaux : humain-social, naturel, physique, productif et institutionnel.
Ces capitaux sont « invisibles » dans les comptes traditionnels, mais ils soutiennent toute la richesse réelle, la capacité de résilience. Les préserver ne suffit d’ailleurs plus toujours : lorsqu’ils sont déjà dégradés, il faut les régénérer. Les mesurer c’est déjà améliorer les choses, mais attention à ne pas tomber dans le piège de la financiarisation : cette évaluation ne doit pas servir à créer un actif capitalisable, monétisable et échangeable. Un capital invisible devrait rester régional et sous la gouvernance de sa population locale, et pour son propre compte.
Voir au-delà du PIBPour évaluer une politique publique sérieusement, il faut examiner l’évolution de cinq capitaux : humain-social, naturel, physique, productif et institutionnel. Lorsqu’ils sont déjà dégradés, les préserver ne suffit plus : il faut les régénérer.
👥
1. Capital humain-social
Une société dans laquelle les citoyens sont formés, en bonne santé et capables d’agir collectivement dispose d’une force économique considérable, même si celle-ci n’apparaît pas directement dans le PIB.
Ce capital se dégrade lorsque les travailleurs s’épuisent, lorsque l’accès à l’éducation devient inégal, lorsque les métiers essentiels perdent leurs compétences critiques ou lorsque la méfiance fragilise la coopération.
Exemple de bonne pratiqueFinancer durablement la formation professionnelle, la santé préventive, la transmission des savoirs et les espaces de participation.
Contre-exempleLancer un vaste programme de rénovation sans disposer des techniciens nécessaires : les budgets sont annoncés, mais les projets sont retardés, les coûts augmentent et la confiance se dégrade.
🌿
2. Capital naturel
L’économie ne produit ni l’eau, ni la fertilité des sols, ni la stabilité du climat. Elle utilise ces conditions préexistantes, souvent comme si elles étaient gratuites et illimitées.
Lorsqu’une agriculture épuise les sols pour accroître ses rendements immédiats, elle transforme une partie de son capital naturel en revenu courant. Le capital naturel doit être suivi comme une infrastructure vitale.
Exemple de bonne pratiqueRémunérer et mesurer la restauration des fonctions écologiques : couverture permanente des sols, réduction des intrants, diversification des cultures et restauration de la matière organique.
Contre-exempleSubventionner uniquement le volume produit sans mesurer l’érosion, la qualité de l’eau ou la dépendance aux engrais importés.
🏗️
3. Capital physique
Le capital physique regroupe les bâtiments, routes, réseaux électriques, transports collectifs, aqueducs, égouts et équipements publics. Leur valeur dépend aussi de leur état, de leur utilité et de leur capacité à rester opérationnels sous contrainte.
Construire davantage n’augmente pas automatiquement la richesse réelle. Une infrastructure robuste doit être entretenue, adaptable et suffisamment redondante.
Exemple de bonne pratiqueSoumettre chaque grand projet à une analyse de capacité cumulative et de résilience avant son autorisation.
Contre-exempleÉvaluer chaque projet isolément en supposant que les réseaux pourront absorber la croissance : dix décisions acceptables séparément peuvent produire collectivement une saturation majeure.
⚙️
4. Capital productif
Le capital productif désigne les outils, les technologies, les ateliers, les chaînes d’approvisionnement, les procédés et les savoir-faire permettant de produire les biens et services essentiels.
La souveraineté ne signifie pas tout produire localement. Elle suppose d’identifier ce qui est critique, de diversifier les approvisionnements et de conserver une capacité minimale d’action, de réparation et d’adaptation.
Exemple de bonne pratiqueSoutenir des filières locales dans les domaines essentiels, développer la maintenance, le réemploi et la transformation des matières.
Contre-exempleSubventionner la consommation d’un équipement importé sans développer les compétences, les pièces et les capacités de réparation correspondantes.
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5. Capital institutionnel
Le capital institutionnel réunit les lois, les administrations, les mécanismes de contrôle, la justice, la qualité de l’information et la confiance dans les règles du jeu. C’est l’infrastructure politique de la société.
Une bonne politique dépend de sa capacité à survivre aux alternances, aux pressions particulières et aux crises. Le capital institutionnel se renforce lorsque les citoyens comprennent les décisions et peuvent en vérifier les résultats.
Exemple de bonne pratiqueInscrire les objectifs durables dans la loi, attribuer clairement les responsabilités, garantir les ressources d’exécution et publier des indicateurs vérifiables.
Contre-exempleAnnoncer une cible à vingt-cinq ans sans jalons intermédiaires, financement stable ni mécanisme correctif.
Faire progresser les cinq capitaux ensemble
Ces cinq capitaux ne sont pas indépendants. Restaurer les sols exige des compétences et des institutions. Moderniser un réseau électrique nécessite des infrastructures, des entreprises capables de les construire et la confiance des communautés.
Une mesure n’est donc pas régénérative parce qu’elle améliore un indicateur isolé. Elle le devient lorsqu’elle produit une progression cohérente des cinq capitaux — ou lorsqu’elle évite au minimum d’en sacrifier un au bénéfice d’un autre.
La bonne question n’est plus seulement : « Combien cette politique rapporte-t-elle ? » Elle devient : « Que laisse-t-elle derrière elle ? »
Une autre façon de mesurer la richesse
Avec son approche expérimentale de Comptabilité Élargie de la Valeur, l’Institut d’Écohérence cherche à rendre visibles ces arbitrages. L’objectif n’est pas de remplacer les comptes financiers, mais de les compléter pour que les décisions prises aujourd’hui ne soient plus financées silencieusement par les générations de demain.
On aime beaucoup une promesse électorale le jour de l’annonce, et on la revérifie rarement le jour où elle devait produire un effet… Après les neuf leviers qui cartographient les vulnérabilités du Québec (voir notre série précédente), l’Institut d’Écohérence propose la deuxième dimension de sa grille : dix attributs pour évaluer n’importe quelle promesse, dans n’importe quel programme, indépendamment de la couleur du parti qui la porte. Ce ne sont pas des critères d’opinion. Ce sont des filtres factuels, qui séparent une intention d’un mécanisme, et chacun mérite qu’on explique pourquoi il compte pour la vision qu’on essaie d’atteindre : des politiques qui protègent réellement l’avenir, pas seulement des politiques qui en parlent bien.
Le principeCes dix attributs ne jugent pas l’intention politique. Ils testent la solidité d’une promesse : son diagnostic, sa durabilité, son ambition, ses moyens, son exécution et sa capacité à produire des résultats vérifiables.
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1. Diagnostic du problème
On ne répare pas ce qu’on n’a pas nommé correctement. Une mesure électorale qui traite un symptôme sans identifier la cause réelle produit un soulagement temporaire pendant que le problème continue de s’aggraver sous la surface.
C’est le premier filtre de la grille : avant de juger l’ambition, le financement ou les indicateurs d’une promesse, on vérifie si elle repose sur un diagnostic exact. Empêcher ce qui nuit au futur commence par voir juste, pas par agir vite.
Exemple d’approche inadéquatePlafonner les loyers sans avoir établi si la crise du logement vient d’abord de la pénurie, de la spéculation, ou des deux.
🔒
2. Verrou systémique
Une réforme qu’on peut défaire en un mandat est un sursis. Cet attribut demande si une mesure impose un changement structurel au-delà d’une décision administrative réversible au prochain changement de gouvernement.
Ce qui est en jeu, c’est la différence entre un acquis et une intention. Protéger le futur, c’est verrouiller ce qui a été gagné dans la loi, dans les infrastructures ou dans les institutions, pas seulement dans un communiqué de presse.
Exemple d’approche inadéquateLa gratuité du transport en commun financée par une ligne budgétaire annuelle plutôt qu’inscrite dans une loi ou une formule de financement récurrente.
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3. Solution régénérative
Ne pas nuire n’est pas suffisant : il faut régénérer, c’est-à-dire laisser le temps aux ressources et aux capitaux invisibles de se reconstituer. La question est simple : la mesure restaure-t-elle réellement un capital, ou ralentit-elle seulement sa destruction ?
Ralentir l’épuisement d’un sol, d’une compétence ou d’une institution n’est pas la même chose que le régénérer activement. Une grille sérieuse doit distinguer la gestion du déclin d’une transformation réelle.
Exemple d’approche inadéquateRéduire de 20 % l’usage de pesticides plutôt que financer une transition agricole qui restaure durablement la santé des sols.
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4. Ambition / transformation
Une mesure qui vise un changement marginal ne modifiera jamais une trajectoire qui nuit au futur. L’enjeu est de savoir si elle change réellement quelque chose à l’échelle du problème ou si elle soigne seulement les apparences.
Les crises climatique, démocratique et institutionnelle ne se résolvent pas par une accumulation de micro-ajustements. La grille pénalise donc l’incrémentalisme déguisé en action lorsqu’il ne modifie pas la direction de fond.
Exemple d’approche inadéquatePrésenter 200 autobus scolaires électriques sur un parc de 10 000 comme « la transition énergétique du Québec en marche ».
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5. Financement & faisabilité
Une promesse sans financement crédible reste une intention. Cet attribut vérifie si les chiffres tiennent et si les moyens réels existent pour transformer l’annonce en action.
Empêcher ce qui nuit au futur exige des ressources, pas seulement des convictions. C’est aussi l’attribut qui oblige à parler de priorités : on ne peut pas tout financer en même temps.
Exemple d’approche inadéquateAnnoncer « 3 milliards $ pour le logement abordable » sans préciser d’où vient l’argent ni selon quel échéancier il sera engagé.
⚙️
6. Mise en œuvre & capacité
Le mécanisme est-il clair ? Qui l’exécute, avec quelles ressources et dans quel délai ? Cet attribut ferme la porte aux mesures séduisantes qui n’ont aucun chemin d’exécution réaliste.
Sans capacité de mise en œuvre, une ambition régénérative reste un vœu pieux. Le financement dit si les moyens existent ; la mise en œuvre dit si quelqu’un sait concrètement s’en servir.
Exemple d’approche inadéquatePromettre d’embaucher 1 000 nouveaux enseignants en un an alors que les capacités de formation ou le bassin de candidats ne permettent pas de les recruter.
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7. Horizon temporel
Une mesure qui ne produit ses effets qu’après plusieurs cycles électoraux risque de ne jamais être protégée par personne. Cet attribut demande des résultats visibles à 2, 5 et 10 ans, pas seulement une cible lointaine.
Sans jalons intermédiaires, le futur reste un slogan que le prochain mandat peut ignorer sans coût politique. Une transformation crédible doit montrer des premiers résultats avant même la fin du mandat qui l’a lancée.
Exemple d’approche inadéquateUne cible de carboneutralité en 2050 sans jalon vérifiable à 2028, 2031 ou 2035.
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8. Citoyens & appropriation
Une réforme que les citoyens ne comprennent pas ne survivra pas au premier changement de gouvernement. Cet attribut demande si les gens y gagnent un bénéfice direct et compréhensible.
Sans appropriation citoyenne, il n’y a pas de verrou politique durable. Protéger le futur passe par des gens qui défendent une mesure parce qu’ils en comprennent les effets concrets sur leur quotidien.
Exemple d’approche inadéquateExpliquer une réforme de la fiscalité municipale uniquement comme une « révision du cadre de péréquation » sans dire ce que cela change réellement pour les citoyens et les municipalités.
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9. 5 capitaux renforcés
Une mesure qui renforce un capital en détruisant un autre ne constitue pas un progrès : elle déplace le problème. Cet attribut vérifie que les cinq capitaux — naturel, physique, productif, humain/social et institutionnel — progressent ensemble.
La richesse réelle d’un territoire dépasse ce que captent les indicateurs économiques usuels. La confiance, les compétences, les écosystèmes et la solidité des institutions soutiennent eux aussi durablement l’économie.
Exemple d’approche inadéquateÉlectrifier une mine de lithium tout en déplaçant une communauté sans consultation ni compensation : le progrès d’un capital se fait alors au détriment d’un autre.
📊
10. Mesure & indicateurs
Une politique qu’on ne peut pas mesurer ne peut être ni défendue ni corrigée. Sans indicateurs de suivi, « régénératif » et « protéger le futur » restent des mots qu’on peut utiliser dans n’importe quel discours.
Cet attribut ferme la boucle : mesurer, comparer, corriger et rendre compte. Les effets réels doivent être confrontés à une cible, publiés et utilisés pour ajuster l’action.
Exemple d’approche inadéquateAnnoncer une stratégie de biodiversité sans indicateur public permettant de vérifier, cinq ans plus tard, si les milieux naturels protégés ont réellement progressé.
Ce qui relie les dix attributs
Aucun attribut ne suffit à lui seul. Une mesure bien financée mais sans verrou systémique peut disparaître au mandat suivant. Une mesure ambitieuse mais sans indicateurs ne pourra jamais être défendue ni corrigée.
Ensemble, les dix attributs cherchent une cohérence durable : freiner ce qui nuit, accélérer ce qui est bénéfique et régénératif, et vérifier que l’effet réel suit l’intention annoncée.
La question devient : « Est-ce que cette promesse tient sur les dix points qui font la différence entre une réforme et un communiqué de presse ? »
Les deux dimensions de la matrice
Les neuf leviers disent où regarder. Les dix attributs disent comment juger ce qu’on y trouve. Ensemble, ils forment une grille complète d’analyse des promesses électorales.
On juge presque toujours un programme électoral par ses annonces, ses montants et son échéancier. Cette lecture est légitime, mais elle dit rarement ce que le système est réellement capable d’encaisser. L’Institut d’Écohérence propose une autre grille : neuf leviers pour regarder la résilience, la régénération et la capacité collective à protéger le futur.
Le principe directeurEmpêcher ce qui nuit à l’avenir et privilégier ce qui régénère, plutôt que ce qui se contente de ralentir la dégradation.
⚡
1. Énergie
Un système énergétique qui ne pense qu’en croissance de l’offre est fragile par construction : chaque nouvelle pointe de demande devient un risque de rupture, parce que la seule réponse qu’on lui connaît est de produire davantage, jamais de répartir autrement. Concrètement, cela donne une production très centralisée, mono-technologie et un réseau linéaire ou dépendant de peu de sources : quand un nœud critique est surchargé, la défaillance se propage et des territoires entiers basculent dans le noir.
La vision visée n’est pas simplement de « produire plus d’énergie propre », mais de bâtir un réseau maillé, avec plusieurs chemins possibles à tous les niveaux : maison, bloc, village, région. Hydroélectricité, éolien, géothermie, solaire individuel et collectif, stockage, production distribuée, efficacité et flexibilité de la demande deviennent complémentaires. Le régénératif en énergie commence par la redondance.
Exemple d’approche inadéquateAnnoncer 2 000 MW d’hydroélectricité de plus sans toucher au maillage du réseau : un verglas régional peut quand même priver des dizaines de municipalités d’électricité pendant des jours.
🚆
2. Mobilité
Un territoire, une zone habitée ou industrielle, qui dépend d’un seul mode de transport n’a pas de plan B : il a une seule façon de tomber en panne. C’est vrai à l’échelle d’une ville engorgée par l’automobile individuelle, d’une région où seule la voiture permet de se déplacer, et tout autant pour les marchandises.
La vision recherchée est un réseau multimodal combinant route, rail, transport collectif, mobilité active et voie maritime, avec des pôles d’échange qui permettent de changer de mode plutôt que de rester coincé dans un seul. En mobilité, la résilience consiste à diversifier les chemins possibles avant que le choc n’impose le choix à notre place.
Exemple d’approche inadéquateUn village sans ligne de bus locale, taxi ou covoiturage organisé : les habitants n’ont d’autre choix que de posséder une voiture, parfois plusieurs par famille.
🏠
3. Logement et bâti
On continue souvent à construire pour un climat qui n’existe déjà plus. Bâtiments vulnérables à la chaleur et aux pluies extrêmes, surfaces imperméables sans ombre, conduites d’eau et d’égouts sous-dimensionnées : chaque nouvelle construction non adaptée devient une dette d’adaptation reportée sur les prochaines années.
Bâtiments efficaces et ombragés, gestion intégrée de l’eau, réseaux correctement dimensionnés, fuites traquées et colmatées, sols vivants et perméables : voilà ce qui distingue un quartier capable de traverser un choc climatique d’un quartier qu’il faudra reconstruire deux fois. Le régénératif n’est pas une option esthétique ajoutée après coup.
Exemple d’approche inadéquateAnnoncer 10 000 logements neufs sans norme de résilience climatique : une partie du parc à peine livré pourrait devoir être reconstruite après de futures inondations.
🌾
4. Alimentation et agriculture
Un territoire qui importe sa nourriture et dégrade ses sols en même temps perd sur les deux tableaux. Dépendance aux intrants importés, transformation éloignée et épuisement progressif des sols ne sont pas trois problèmes séparés : chaque maillon fragilise le suivant, et l’effet cumulatif finit par remonter jusqu’à l’assiette.
La vision repose sur des sols vivants, une transformation régionale et une chaîne diversifiée plutôt que sur une dépendance stratégique unique. Régénérer les sols, c’est régénérer la sécurité alimentaire et le capital naturel du territoire.
Exemple d’approche inadéquateUne aide aux producteurs qui demeure entièrement dépendante d’engrais et de semences importés : une rupture d’approvisionnement mondial peut couper la production locale malgré la terre disponible.
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5. Industrie, consommation et matières
Quand la capacité stratégique de produire est ailleurs, la souveraineté qu’on affiche n’est qu’une façade. Dépendre des chaînes mondiales pour ce qui est critique, tout en ne gardant localement que la fonction de consommer puis de jeter, c’est perdre la capacité d’agir précisément au moment où elle devient indispensable.
Le levier consiste à rapatrier la capacité de produire, réparer, réemployer et retransformer. Un territoire résilient conserve des échanges extérieurs, mais sans dépendance critique unique : c’est la différence entre échanger par choix et dépendre par défaut.
Exemple d’approche inadéquateUne stratégie de « batteries vertes » qui rapatrie l’assemblage mais garde 100 % des minéraux critiques importés d’un seul pays ou d’un très petit nombre de pays.
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6. Finance et fiscalité
Neuf leviers, neuf mécanismes de financement dispersés et, trop souvent, aucune vue d’ensemble. Sans lecture transversale, l’argent de la transformation se disperse en silos budgétaires qui finissent par se concurrencer au lieu de se renforcer.
La comptabilité élargie de la valeur (CEV) sert ici de lentille transversale : elle permet d’évaluer les effets croisés, les interdépendances et ce que la comptabilité financière traditionnelle ne voit pas. Ce levier n’ajoute pas une nouvelle source de financement : il rend l’allocation des ressources plus cohérente.
Exemple d’approche inadéquateUn crédit d’impôt vert, un fonds d’électrification et une subvention agricole gérés par trois ministères sans tableau de bord commun permettant d’en voir le bénéfice collectif.
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7. Communs, territoires et communautés
Un écosystème qui s’effondre ne prévient pas à l’avance. Réseaux d’eau défaillants, inondations, incendies, perte d’écosystèmes : ces risques frappent d’abord au niveau local, souvent bien avant qu’ils n’apparaissent dans les statistiques nationales.
Protéger le futur, ici, c’est renforcer la capacité des communautés et des territoires à connaître leurs risques, les prévenir, agir et se relever. Des communautés autonomes dans l’action, soutenues par l’expertise et les ressources de l’État : c’est l’équilibre recherché.
Exemple d’approche inadéquateUne municipalité inondée trois fois en cinq ans doit chaque fois attendre l’aide d’urgence du gouvernement plutôt que de disposer d’un fonds et d’un plan de résilience locaux.
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8. Démocratie et participation
Un horizon électoral de quatre ans ne peut pas porter seul une transformation qui se joue sur cinquante ans. Silos institutionnels, faible agentivité citoyenne et manque de capacité systémique font que la démocratie gère surtout le présent, alors que les arbitrages concernent aussi l’avenir.
La vision est celle d’une démocratie du temps long, reposant sur la participation, la prospective, l’arbitrage et la continuité. Le vote reste indispensable, mais il doit être soutenu par des mécanismes capables de penser au-delà du prochain mandat.
Exemple d’approche inadéquateUn plan climatique à horizon 2050 adopté sans mécanisme institutionnel capable de survivre à un changement de gouvernement.
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9. État de droit, souveraineté et résilience
Un seul point de défaillance suffit à paralyser un État, surtout lorsqu’il dépend d’une infrastructure numérique étrangère. Points uniques de défaillance, dépendances numériques, continuité insuffisante et horizon court : ce levier porte sur la robustesse de l’État lui-même.
Protéger le futur commence par protéger la capacité de l’État à continuer de fonctionner quand tout le reste vacille : architecture redondante, maîtrise des infrastructures critiques, continuité des services et capacité institutionnelle durable.
Exemple d’approche inadéquateLes données de santé ou d’identité numérique du Québec hébergées chez un seul fournisseur infonuagique étranger, sans copie de secours sous juridiction québécoise.
Ce qui relie ces neuf leviers
Un système fragile concentre tout sur un seul chemin, dépend de manière excessive de l’extérieur ou reporte la dette sur son capital invisible. Un choc suffit alors à produire de grandes perturbations.
Un système résilient et régénératif distribue : plusieurs chemins, plusieurs sources et une capacité d’absorber le coup sans s’effondrer.
La question à poser devant chaque promesse n’est donc pas seulement « est-ce une bonne idée ? », mais : « qu’est-ce qui casse, dans cinq ou dix ans, si on continue comme ça — et cette mesure change-t-elle réellement le point de rupture ? »